samedi 14 juin 2014

Adieu Martin (2)




Il est un peu plus de deux heures trente du matin.
Je suis en train de recopier sur l'ordinateur les tableaux de présence aux repas.

Pas une tâche particulièrement attrayante mais il faut bien que cela soit fait.
Tiens, je ne vois plus rien.
La lampe du bureau vient de lâcher.

Je vérifie s'il y a encore du courant en allumant le plafonnier.
Oui ça marche.
Je cherche une ampoule, en trouve une puis la fixe sur la lampe.
Rien : ça ne s'allume pas.

Ah c'est plus sérieux que je ne le pensais.
Je fonce à l'armoire électrique et vérifie les disjoncteurs différentiels !
Oui il y en a un qui est baissé et  c'est celui des prises murales.

Dans ma tête ça fait tilt.
L'ordinateur est branché sur une prise murale.
Pourvu que mes travaux ne soient pas perdus, j'avais presque fini les tableaux.
Je retourne dans le bureau et là je crois halluciner.

Je lis sur l'écran :
 « Adieu Martin je suis « mouru »
car mon disque dur est foutu
Tu devrais aller voir aussi la cafetière
car  bientôt vous ferez sa mise en bière »


 "Mouru" ça n'est pas Français ça!
N'importe quoi cet ordi !

Ça y est cela se confirme: je « yoyotte » complètement.
Ce boulot me rend marteau.

  C'est grand vent.
Je navigue en solitaire sur un voilier, en pleine mer...

Il y a un "scud" qui vient de percuter la voile..du coup elle s'est complètement déchirée et je me suis pris le mât en pleine "tronche".. ......

Mes neurones  ont explosé, ils dansent la bourrée dans ma tirelire et tous les condensateurs sont  "cramés" ?..

 C'est ça...?

Complètement fondu mon disque dur à moi aussi.
Ce « taf » est en train de me rendre complètement   "syphonné"  de la "caboche" !

Je regarde à nouveau l'écran...
Mais non ce n'est pas ce qu'il y avait d'écrit.
Juste, il me  dit qu'il lui est impossible d'ouvrir la session car il n'y a pas de disque dur.

Ben si ...pourtant il y en a un...
Enfin habituellement !
Qui a piqué le disque dur ?

J'ai dû avoir une intuition tout à l'heure alors ?

Faut que je fasse un tour vers la cuisine.
Oulaaa  "ça poque" le cramé  là dedans...
Le socle de la cafetière est effectivement en train de  fumer.

Ah tiens lui aussi il fume ?

Illico je débranche la prise murale et soulève la cafetière.
Un liquide noirâtre malodorant s'écoule sur le plan de travail....
Je  nettoie et décide moi aussi d'aller " m'en griller une " histoire de prendre l'air.

...
 Quelle nuit !

J'apprendrais en revenant après les trois jours de repos qui ont succédé à cette nuit un peu "barge" que notre chef de service " "Ferdinand Matuvu " en personne, après consultation auprès du technicien informatique et s'étant informé de  la décision de Mme Vertèbre annonça aux collègues de l'équipe de jour que nous allions avoir un ordi tout neuf.

Pas trop tôt : il était plus que temps de changer cette antiquité..
Et puis vous avez vu...il débloquait « sérieux » le vieux tas de ferraille !

En attendant presque une semaine sans ordi.
Pas possible ils ne pourraient pas nous prêter un portable ou trouver une solution ?
Mais si !
Ce bon Ferdinand  accepte de nous prêter son ordi perso en attendant
Heu perso...faut pas pousser quand même.

C'est l'institution qui lui fournit le portable à Mr Matuvu !
Normal ; un cadre on lui fournit un portable.
Vous le savez ça quand même, non ?

Je commence à travailler sur le portable de Ferdinand
Plein de codes et de mots de passe qu'il ne m'a pas fournit pour accéder à toutes les fonctions.
Je suis marron...
Sûr qu'il l'a fait exprès...de toutes façons, depuis le début...il ne peut pas me " blairer"  le Ferdinand!
Trois ans de harcèlement moral qu'il m'a fait subir pour que je parte, Mr Matuvu, avec l'appui de certains collègues  de l'équipe de jour.

J'ai constitué un dossier énorme ...il prend toute une armoire.
Heu ...j'exagère un peu là!

Faut que je trouve une solution.
Mais oui bien sûr!
Il suffit d'emmener dans le bureau l'ordi qui est mis à la disposition des usagers, d'y introduire le disque dur de sauvegarde  et « en avant Armand ».

Le lendemain je trouve  un petit mot de remerciement  sur le cahier de transmissions. de la part de  Sidonie ..
 Habituellement elle ne peut pas me "saquer" …
Eh oui elle aussi... mais c'est une copine de Ferdinand c'est donc presque un peu normal !
Tous les deux font équipe dans ce genre là !

Ah que voulez-vous ?
On ne peut pas plaire à tout le monde.

 Et puis Sidonie elle ne supporte personne surtout pas  les résidents qui lui font horreur.

Un jour je lui ai dit :

-Pourquoi tu ne changes pas de boulot si ça te dégoûte tant que ça...tu es jeune et tu pourrais te reconvertir ?

- Mais moi je t'emmerde !

Que voulez vous répondre à tant de gentillesse ?
En tout cas jolie réponse  à ma question qui a le mérite d'être claire et sympathique.
Elle a un sacré esprit d'équipe la Sidonie ...et respectueuse avec ça, d'autant plus que j'ai l'âge d'être son père...Il n'y en a pas deux comme elle...

Ah mais  c'est  que ce n'est pas toujours la vie en rose chez nos bisounours...il y a  des hauts et des bas !
Maintenant tout va bien : nous avons un ordinateur tout neuf avec le tout dernier système d'exploitation et Sidonie est en congés prolongés.

En tout cas avec la fatigue nocturne faudra que je le vérifie  « mon disque dur à moi ».
Je me demande si par moment il ne déraillerait pas une petit peu lui aussi ?

Oui bien sûr vous êtes de mon avis....je m'en doutais ...
Des vérifications régulières s'imposent....
Bonne journée mes bisounours...moi je vais me coucher...j'en ai bien besoin !

mercredi 16 avril 2014

Poésie du soir...bonsoir...



Vingt deux heures...tous (ou presque) sont rentrés du travail depuis longtemps, ont pris leur repas puis sont allés ensuite se détendre.

Certains sont installés  devant la télé, d'autres sont chez eux ... en promenade, seul, accompagné  ou tout  simplement sortis fumer une cigarette à l'extérieur.

Pas tous car deux d'entre eux rentrent plus tard ....

...Pat et Claudine travaillent tout deux en décalé en usine avec  cadences et tout.
Ils terminent à vingt et une heure et n'arrivent au foyer qu'aux alentours de vingt deux heures.

Quand ils rentrent le soir  souvent  ils sont exténués et leur premier geste en sortant du véhicule qui les ramène au foyer est de fumer une cigarette à l'entrée pour se détendre
Ensuite je les prends en charge pour leur donner leur dîner.
Mon premier geste est de les accueillir et de me joindre à eux.

-Bonsoir  Pat... pas trop fatigué ?

Il bascule le haut du corps vers l'avant et hoche la tête :

-Pfff si...y avait  du boulot...

- Tu es fatigué ?

- Oui un peu...

-Après avoir pris ton dîner tu vas bien dormir alors ?

-Ben non...je dors pas la nuit....

-Comment ça tu ne dors pas la nuit ?
- Non...je ne dors pas...

Il éclate de rire...

-Pourquoi tu ris ? Tu fais quoi la nuit si tu ne dors pas ?

- Je pète !

- Quoi ?

-Je pète !
 
- Tu pètes?


Moi aussi j'éclate de rire....

-Très poétique tout ça mais mis à part tes flatulences tu fais quoi d'autres ?

- Je pète....

Il éclate de rire de nouveau...

- Ne me dis pas que tu pètes toute la nuit quand même ?

- Ben si je pète !

- Alors tu pètes tout le temps ?

- Oui...je pète !

Pat ne sait ni lire  ni écrire alors on va dire qu' il fait de la poésie à sa manière :
Pat p(o)ète  toute la nuit dans son studio.

- Bon on va aller dîner, je ne sais pas ce qu'il y a au menu mais on va essayer d'éviter les choux et les oignons...hein Pat ?

Il éclate de rire de nouveau.

Claudine qui a suivit la conversation sourit également.
Pourtant quand elle revient du boulot elle tire souvent une tête pas possible...ses cheveux sont en bataille.....
....une profonde expression de tristesse et d'épuisement envahi tout le visage de Claudine.

Souvent je m'efforce d'avoir une humeur joyeuse et de les entraîner avec moi.
Là du coup c'est Pat qui a dressé le décor.

Nous allons dans la cuisine prendre le repas.
Ils sont tous les deux détendus maintenant  et pour commencer  Pat englouti un plein saladier de crudités...

Claudine mange peu...je l'encourage...
Je leur tiens la conversation...
 Très souvent je les accompagne en grignotant quelque chose avec eux.


Ce sont des petits moments de convivialité importants qui, certains soirs, s'étalent un peu plus longtemps dans la soirée

 Ils ont maintenant pratiquement terminé leur repas...je relance Pat :

- Alors après ... tu vas faire quoi ?


- Péter...... !
- Tu vas encore péter toute la nuit?...
- Oui toute la nuit...(il rit de plus belle).

Quel P(o)ète-p(o)ète tu fais!
Amis de la poésie du soir...
....Bonsoir !

 


lundi 14 avril 2014

...Extinction salutaire d'énergies nocturnes parasites




Jean Claude  est en colère quand il déboule dans le bureau:
- C'est quoi ce bordel j'ai plus de courant..."j'pige pas"...il y a de la lumière dans mon studio mais  ma télé ne marche plus.

JC comme les "forçats de nuit" vit la nuit...la journée il bulle ou dort...
Normalement il travaillait en atelier protégé comme tous mais il n'arrivait plus à supporter les autres qui lui rendaient la vie dure par leur rejet.
Etait-il juste physique ce rejet des autres ou bien plus profond?


Certes  Jean Claude n'a pas un physique banal... il est grand, émacié avec un visage pas possible et une expression du visage un peu craintive, furtive parfois.
Ses gestes sont parfois exagérément efféminés...
Ce qui lui reste de chevelure forme un "toupet" un peu bizarre.
Vous le savez (et puis c'est la grande mode ces temps-ci)...la différence amène souvent le rejet en société..

Lui non plus sa vie d'avant le foyer n'est pas banale...
Il raconte quand il est en confiance qu'il a fait de la prison et y a été torturé...
D'après ce qu'il raconte, il fut accusé  à tord d'avoir violé une femme et fit quelques mois en préventive...
Fragile, JC a subit la maltraitance des autres détenus...
Libéré et innocenté il en resta traumatisé et fragilisé à vie ....

Il passa ensuite plus de trente ans en institution et en milieu protégé...
Les derniers temps il ne voulait plus travailler et n'aspirait qu'à être autonome.
Le problème c'est qu'il est incapable de gérer un budget et qu'il a trouvé refuge en se refermant sur lui-même...devant son poste de télé la plupart du temps.

JC aimait bien venir la nuit en cachette observer ce que j'étais en train de faire...souvent pour me surprendre....
Croyez-moi parfois faut pas être cardiaque pour faire ce job.


Imaginez: je suis en train de passer la serpillère, briquer les plans de travail dans la cuisine ou, que sais-je, en train de vider le lave vaisselle...et tout à coup sans que je m'aperçoive de son arrivée, je me trouve face à face avec la "tronche du grand serein  " qui était là depuis "des plombes à me regarder bosser comme "le pauvre forçat que je suis...

Non mais imagine...et s'y j'étais cardiaque?...
Lui JC il s'en fiche...ça l'amuse...ben moi pour tout vous dire... ça m'énerve..
C'est pas drôle, ne vous marrez pas....

Il le faisait avec tous les surveillants de nuit.
C'est par lui que nous apprîmes que certains remplaçants roupillaient sur le canapé.
Normalement cela nous est interdit car nous sommes embauchés pour une veille "debout" pas question de se coucher.

Toutes les deux heures ou parfois plus souvent il sortait fumer sa cigarette...
Il avait pris ce rituel et n'hésitait pas à venir me voir pour que je lui tienne compagnie dans ces moments là.

Le problème c'est qu'il me retardait  car, je l'ai dit, nous avons de plus en plus de tâches à accomplir la nuit... et je ne suis pas embauché "pour prendre du bon temps".

Bien sûr nous sommes là pour rassurer, dédramatiser écouter mais au bout d'un moment avec JC cela devenait de plus en plus pesant car toute conversation tournait autour des mêmes problèmes et surtout il ne faisait pas grand chose pour que ceux-ci puisse être résolus.

En plus de la fatigue physique s'ajoutant au décalage  du travail nocturne  s'ajoute une fatigue morale qui amène avec l'âge à un cumul long à récupérer ensuite...

Quand Jo (collègue de jour)  me dit que nous ne sommes pas malheureux car nous avons un peu plus de congés que l'équipe de jour, je lui propose volontiers d'échanger nos places pour qu'il se rende compte de la pénibilité de notre service.

Nous avons en fait les mêmes congés que les collègues de jour plus un repos compensatoire de sept pour cent de notre temps de travail de nuit soit environ vingt minutes par nuit.


Pour vous montrer à quel point nos employeurs sont "pingres"...
 Nous travaillons dix heures, sont inclus les temps de transmissions aux collègues.
Environ un quart d'heure.
 Pour calculer notre repos compensatoire ils se basent sur neuf heures quarante cinq.
 Le temps de transmission du matin n'y est pas inclus. 
Ils considèrent que le quart d'heure après sept heure du "mat" est du travail de jour.


Vous l'aurez compris...au bout d'un moment...le "Jean Glaude"...avec ses sorties surprises...commence à me les "briser sérieux"... et une nuit...

Il sort de chez lui et se met à râler comme en plein jour faisant fit du sommeil des autres:

- C'est quoi ce bordel j'ai plus de courant...j'pige pas...il y a de la lumière dans mon studio mais  ma télé ne marche plus. Je n'ai pas pu voir la fin de mon film...

- D'abord Jean-Claude tu vas "la mettre en veilleuse" car tu n'es pas seul et je te rappelle que tu dois respecter le sommeil des autres...ensuite je ne suis pas électricien...je n'y peux rien..

Petit (ou gros c'est selon) mensonge de ma part car cette nuit là le "Jean Glaude" il était sorti  déjà trois fois en deux heures et j'en avais sérieusement "raz la casquette" d'être surpris en plein ouvrage, de le voir  en permanence, venir fumer son clope et me tenir ensuite le crachoir, me répéter toujours les mêmes choses comme il fait chaque nuit...alors que de son studio il avait accès à une sortie sur le jardin et où il ne dérangeait personne...
Mais cela l'ennuyait disait-il car son chat risquait de s'échapper...

Je lui avais répondu:
- Tu sais ..je ne crois pas que ton matou il t'en voudra  si, le temps que tu fumes ta cigarette, tu l'enfermes quelques minutes dans la salle de bain..

Alors comme Mr  continuait son petit manège ... après son troisième passage, j' étais allé au tableau électrique et j'avais  momentanément coupé le différentiel qui commande les prises murales...

Imaginez bien qu'après son "coup de sang", je ne l'ai plus vu de la nuit  ensuite le JC...se balader sur le collectif...
Même que pour une fois il aurait  dormi cette nuit-là!
Pour de l'éducatif....finalement...

L'idée n'était pas de moi au départ mais de Jo qui savait que si je faisais cela... il y aurait probablement des répercutions... et comme il aime bien intriguer pour mettre les autres dans la panade, il m'avait ainsi suggéré de couper le courant  des prises murales... afin que l'autre "grand serein" aille enfin se coucher...
Ni une ni deux le lendemain JC téléphona indigné à la directrice Mme Vertèbre pour se plaindre...
Celle-ci en référa au nouveau Chef de service qui, le soir suivant ne manqua pas de m'appeler..

Heureusement ce n'était plus Ferdinand Matuvu (il me l'aurait fait payer...lui)  mais un remplaçant qui compris vite mon exaspération et ne manqua pas de me soutenir...
En plus j'eus le soutien de toute l'équipe (ou presque)

Pas complètement idiot..je n'avais pas manqué de faire observer au CDS remplaçant que  l'idée ne venait pas de moi mais d'un intervenant éducatif de jour, Joseph ..pour ne pas le citer!!

J'en fis part à Jo quand il me dit qu'en réunion d'équipe ils avaient parlé de mon intervention "électrique" concernant  JC. croyant me mettre en difficulté ...

Ma réponse:
- Tu sais c'est arrangé avec le nouveau CDS , je lui ai expliqué hier soir et j'ai dit que l'idée n'était pas de moi mais de toi, ce qui est la vérité...non?

- Roooo tu exagères Martin!

- Heu oui....ça m'arrive parfois...mais seulement quand c'est nécessaire et quand c'est pour la bonne cause.

- Tu n'as pas dit ça quand même?

- Ben si Jo...quelque chose te déplait?

Après ça l'incident fut clos et JC vint même me présenter des excuses...

Quelques semaines plus tard JC nous quittait pour un autre lieu d'accueil.. du style maison de retraite pour personnes handicapées...malgré son jeune âge encore...

samedi 29 mars 2014

...De la Grèce aux Chateaux de la Loire.....Les vacances de Violette



- Allo Martin ?

- Oui !

- C'est Dominique Vertèbre...bonsoir Martin !

- Bonsoir Madame la Directrice !


- Je vous appelle, rapport au départ en vacances de Violette. J'ai vu que vous refusez de l'emmener à la gare après votre service  Dimanche matin...et puis votre mail disant que vous refusiez sans explication ne m'a pas plus du tout.

- Ce n'est pas moi qui vous ai envoyé ce mail c'est Sidonie...c'est vrai qu'elle n'a donné aucune précision et qu'elle a été un peu sèche. Je lui ai dit que je n'étais pas d'accord car cela ne me paraît absolument pas prudent d'emmener Violette à la gare après une veille de dix heures en pleine période de départ en vacances..

Je vous rappelle que je reprends juste après mes congés annuels et vous connaissez la pénibilité de notre travail de surveillant de nuit pour avoir passé vous-même une nuit au foyer  en remplacement exceptionnel.

 D'autre part Violette est très fatigante qui plus est quand elle est angoissée. Elle est confuse éparpillée totalement imprévisible et instable.... Non cela ne me paraît absolument pas raisonnable. Vous n'avez pas un cadre d'astreinte ou non à proximité du foyer susceptible de l'emmener ?


-Non absolument pas et c'est moi qui suis d'astreinte ce Dimanche. (elle crie dans le téléphone)Je ne sais pas si vous vous rendez compte ..Regardez René qui s'échine à organiser un barbecue Dimanche...et vous...


 - Enfin Mme Vertèbre, je ne vois pas bien le rapport entre le barbecue de René dimanche après midi et   la dangerosité d'aller emmener à la gare avec le fourgon une personne comme Violette suite à une nuit de veille. Et puis ce sont des heures supplémentaires qui ne seront pas payées .

- Mais bien sûr qu'elles seront payées.

-Oui mais pas en heures supplémentaires...Je trouve que vous abusez un peu pour le salaire que nous avons. Mille deux cent euros par mois, mille quatre cent quand nous avons travaillé trois dimanche dans le mois avec des nuit de veille de dix heures. Sans majoration pour les heures supplémentaires  que vous nous faites faire.

Elle élude ce dernier point.

-Je vous trouve beaucoup dans la revendication Martin !


Soudain allez savoir pourquoi , il me vient l'envie d'éclater de rire.

-Absolument pas Madame Vertèbre...mais je vous le dis ce n'est vraiment pas prudent après une nuit de veille...Mais je vais l'emmener Violette...comme vous le vouliez...vous me connaissez depuis le temps...

Le dimanche arrive et c'est l'heure de partir.
Violette est prête  mais comme je l'avais prévu elle est totalement chaotique, éparpillée, confuse.
Elle fait de nombreux aller retour entre le bureau et sa chambre.

Elle aussi  abuse ...elle me demande maintenant de mettre sa valise dans le fourgon !

-Dis donc Violette tu exagères.... mets la toi même...

Elle s'exécute.
Je démarre le fourgon et nous partons...
Les autres au foyer restent seuls car l'organisation est vraiment  « au top ce Week End »...le professionnel qui doit me relayer n'arrive qu'à  huit heures...et il est six heures trente....


- Ah ben moi je ne serai pas passé par là... c'est plus long !

-Là Violette tu « me pompes l'air » je passe par où je veux c'est moi qui conduit...

- Ben moi je te dis ça....


Nous arrivons très rapidement à la gare...
Violette veut  sortir du camion et foncer vers le hall de la gare :

-Si ça ne te gène pas je te laisse...une minute je vais voir si mon train est affiché...

- Et ta valise, qui va la sortir ?

- (elle rit) ..Ben toi évidemment !

- Pas question... tu ne descends pas ...je me gare,  tu sorts ta « valoche » et nous irons ensemble ensuite voir l'affichage dans le hall.

Elle ne dit rien et attends boudeuse, impatiente...
Nous allons ensuite  dans le hall regarder si le train de Violette est affiché.


-J'ai envie d'un café...tu m'en offres un ?

Pour qu'elle se calme, je lui donne une pièce, elle va prendre son café au distributeur.
Pendant ce temps je regarde le panneau où sont affichés les départs..
Celui de Violette est annoncé avec plus d'une heure de retard..

Je suis un peu perplexe car Violette doit être prise en charge à son arrivée dans la capitale par un animateur de l'organisme de vacances.
Il doit la conduire ensuite vers l'aéroport qui l'emmènera vers son séjour en Grèce.
Ils attendent habituellement au maximum un quart d'heure car l'avion décolle à l'heure lui...et tant pis pour les retardataires....

J'essaie avec mon tel portable de joindre l'organisme de vacances...pas de réponse juste un répondeur...j'y laisse un message.
Violette revient son gobelet de café à la main.

Elle pose son café par terre...

- Qu'est-ce que tu fais Violette ?...



- Ben quoi je pose mon café pour me griller un clope.

- Non il faut qu'on sorte du hall c'est interdit de fumer ici.

Elle ramasse son café et nous sortons....
Je continue avec mon tel à essayer de joindre l'organisme de vacances...

Violette pose à nouveau son café par terre...
-Violette ce n'est pas prudent et pas très hygiénique de poser ton gobelet sur le sol et puis..

Je n'ai pas terminé ma phrase qu'un voyageur pressé « shootte » dans le gobelet renversant son contenu sur le sol.
Cela n'incommode pas trop Violette qui vient de sortir elle aussi son tel portable pour regarder ses messages.
La machine à angoisser Violette est en route quand je lui apprends que son train va avoir  du retard.
Elle veut aller voir au guichet pour interroger  l'employé..

Il y a une longue file qui attends et pas question qu'elle aille  là-bas.
-Non Violette allons sur le quai où doit arriver ton train...
-Mais ça ne sert à rien puisqu'il va avoir du retard..il n'y aura pas de train sur ton quai puisqu'il n'est pas arrivé.
- Si Violette ...généralement ils laissent des voitures pour que les voyageurs qui ont réservé puissent s'installer en attendant le départ.. et nous y trouverons certainement le chef de gare qui pourra nous donner des précisions..

Elle accepte ...composte son billet puis  nous nous dirigeons vers le quai....
Violette semble amusée de la situation mais n'en demeure pas moins inquiète...elle affiche un large sourire...parle à tout le monde, raconte le retard du train aux personnes qu'elle rencontre...

Là je ressens comme une grande  fatigue...pas question d'attendre que le train parte.
Si sa voiture est sur le quai, je l'installe à sa place numérotée et je rentre chez moi...
Oui mais il va falloir si ça se prolonge que je prévienne la cadre d'astreinte...

Effectivement la voiture en question est sur le quai...
Alors que Violette s'installe à sa place, un chef de quai demande à tous les voyageurs de descendre car maintenant il est prévu plus de deux heures de retard.

Violette fonce interroger le chef de train....puis des voyageurs...à qui elle raconte sa vie...
Elle m'épuise.
Je lui dis qu'il faut  aller à la salle d'attente...
J'appelle la cadre d'astreinte...
Pendant que  je téléphone à Mme Vertèbre, Violette m'a faussé compagnie, s'est installé près d'un voyageur avec qui elle entame la conversation...puis se lève de son siège et va pour partir....
-Où tu vas Violette ?
-Aux toilettes et ensuite me payer un café...
-Et ta valise ?
- Ben je l'ai confié au Monsieur qui était assis près de moi....
-Mais Violette tu ne peux pas laisser ta valise comme ça à n'importe qui..

Mon tel était resté décroché...Mme Vertèbre a tout entendu...

- Bon Martin...j'arrive, je reste en communication avec Violette..Il me faut un peu plus d'un quart d'heure pour me rendre à la gare..Vous pouvez rentrer je prends le relais...


Je prends ensuite congé de Violette et me dirige vers le foyer pour y noter une synthèse de la situation sur le cahier de transmission...
Finalement Violette a bien pris son train avec plus de deux heures de retard, raté son avion et est revenue au foyer...
Pas de Grèce pour Violette cette année..
Nous devrons trouver un autre séjour de vacances adaptées.
Ce sera la visite des Chateaux de la Loire pour une semaine..

Madame Vertèbre confiera à une collègue :

-Je ne savais pas que Violette était aussi confuse, éparpillée et épuisante...
Des mois et des semaines que nous lui disions...

Les collègues de jours sont eux aussi surchargés de travail...épuisés, pressurisés et s'ils se révoltent ou baissent les bras la machine à faire le nettoyage se met en branle.

 La plupart de ceux qui sont  au bout du rouleau, en état de souffrance au travail finissent sur "la charette".
Les fosses sont pleines des cadavres du social.
Jetés comme des kleenex ils seront aussitôt remplacés par de la "chair fraiche" qui sera ensuite "dégustée" à la même sauce...
La machine néo-libérale  à broyer les travailleurs n'a aucune limite....
Quand je vous dis que nous sommes de vrais forçats de nuit ...ce n'est vraiment  pas une blague... 


podcast

vendredi 28 mars 2014

Petit soleil de nuit



Il semble que cette pluie qui nous dégouline dessus ne cessera jamais.
Comme si des larmes d'angoisse et de détresse nous retombaient dessus en de multiples gouttes pénétrantes et envahissantes qui liquéfieraient toute notre personne

Encore un qui part : cinq cas de souffrance au travail en un an.
La violence institutionnelle et conjoncturelle globale a  raison de tous.

Les linceuls et les funérailles un peu partout ne se comptent plus... que de dégâts.

Ces jeunes ou moins jeunes de passage totalement dégoûtés par la violence, l'injustice et l'incompréhension qui partent voir ailleurs si les cieux leur sont plus cléments.

Toute cette détresse qui nous entoure et qu'il faut chaque jour accompagner me trempe jusqu'aux os.

Chaque journée, chaque nuit il nous faut continuer à jouer le rôle du clown blanc, celui qui remet sur le droit chemin, doit dominer celui qui s'écarte, rappelle à la loi, réprime toute infraction à la norme.

Je n'ai plus envie ce soir d'être ce triste clown submergé par l'angoisse et la détresse des personnes que nous accompagnons.

Les forces ne me font pas défaut, bien au contraire.

Une énergie folle, indomptable s'est soudain emparée de moi.

Je suis l'Auguste énorme qui déclenche les rires... renvoie notre image , désopilante, grotesque, Gargantuesque..

Le poids des ans a disparu, envolé je ne sais où.

J'ai tous les âges, depuis l'enfant jusqu'au vieillard...
Je voyage en Espagne , en Italie, au Portugal, en Afrique, je fais le tour de la terre.

Le clown nous emmène tous dans un drôle de voyage.

Je deviens karatéka, chanteur à la mode, de rock, de yéyé...

La conchita qui ne supporte plus de faire le ménage et d'avoir les mains dans le cambouis de la détresse humaine. Etc etc...

Je suis devenu chacun d'eux et même plus. 

L'Auguste se moque de tous, de moi, du rôle qu'on me fait jouer, de celui qu'on veut leur faire jouer...je deviens énorme, incroyable.


Et eux ils sont là ébahis qui n'en reviennent pas me regardant m'amuser....

Ils rient comme ce n'est pas possible, même Vincent qui tremble de tout son corps quand ses angoisses s'emparent de lui.

Là il est heureux.... lui non plus n'en revient pas.

Son rire passe au dessus de ma voix, il semble qu'il ne va jamais s'arrêter.

Monique aussi est pliée en deux.

Le grand Charles lui est au cirque, il a oublié sa colère, oublié qu'il n'arrive pas à gérer ses frustrations .

Les autres aussi assistent hilares au spectacle unique improvisé presque malgré moi et rien que pour eux.

Le temps semble suspendu à mes pitreries, je suis devenu  plus fou qu'eux
 

Je continue longtemps...longtemps...

J'ai l'impression de décoller, de voler dans la pièce...
Lorsque je m'arrête, je vois toutes ces mines détendues qui me regardent les yeux écarquillés, un large sourire aux lèvres.

Comme je me sens bien....et eux aussi.
 Finalement c'est tout ce qui compte...

Après...eh bien... tout le monde part dormir...détendu... et moi...

Je suis redevenu le forçat de nuit, mon service nocturne vient à peine de commencer...
Maintenant j'ai un paquet de tâches quotidiennes à me « farcir » 

Je suis dans un état de vigilance  totale pour assurer le repos de tout ces corps endormis dans leur chambre, derrière la porte qui donne sur le grand couloir.

Une folle énergie totalement indispensable m'avait envahi  ce début de soirée, presque malgré moi
Sans doute  pour tenir le coup.

Ensuite détendu presque reposante la nuit passe.

Après avoir fait les transmissions orales auprès du collègue de jour, je rentre chez moi, me couche presque aussitôt et m'endors profondément en attendant la prochaine nuit.


Le sommeil est en train de réparer ma vieille carcasse fatiguée...
à tout à l'heure les Bisounours, je reviens presque tout de suite...


mardi 25 mars 2014

Moi aussi je suis un "bisounours"......



...Il fait beau et j'arrive juste pour prendre mon service.
Tout le monde est sur la terrasse.
Babette est en accueil temporaire et vient juste d'arriver au foyer.
Après avoir eu dans sa tendre jeunesse un lymphome au niveau du cerveau, elle a dû abandonner ses études et s'est retrouvée dans le circuit des majeurs "protégés".
 Pour faire vite dans le  domaine médical souvent on appelle ça un trauma crânien.
Les psy disent qu'après ce genre d'incident la libido est exacerbée et que les barrières sociales qui nous maintiennent plus ou moins inhibés par rapport à certaines pulsions tombent.

Les résidents et Agathe sont assis autour de la table.
Agathe a été recrutée comme éducatrice dans l'équipe et s'est aussitôt investie comme coordinatrice.
Il y a une ambiance bizarre sur cette terrasse.
Il règne  comme une atmosphère de malaise général exceptée Agathe qui garde le sourire et reste plutôt détendue.
Tous font  "la tronche" ou presque...
Jojo est en train d'essayer de se frayer un chemin avec sa main vers le sexe de Babette qui s'efforce de serrer les cuisses pour l'en empêcher.
Du coup eh bien moi aussi je me sens très mal à l'aise.
Je regarde Agathe qui ne bronche pas mais qui sourit, semblant se "régaler" de  la situation.
Pour moi comme pour les résidents c'est  insupportable.
Je les  regarde les uns après les autres et très rapidement  j'interviens, conscient que je suis en train d'assister à une tentative de viol et  je ne peux pas rester indifférent même si comme on me l'a dit je ne dois pas interférer dans le travail des éducs.

Très calmement je demande à Jojo de cesser, lui expliquant que ce qu'il fait n'est absolument pas possible qu'il n'a absolument pas le droit de se comporter ainsi.
Pas vraiment décidé à "lâcher" l'affaire notre (vilain) Jojo  ne consent pas à retirer sa main dans un premier temps.
Puis devant mon insistance il finit par obtempérer...
Agathe n'a toujours pas bronché elle semble avoir passé un bon moment malgré le malaise ambiant.
Nous irons ensuite Agathe et moi dans le bureau faire nos transmissions orales.
Je ne peux m'empêcher de lui demander pourquoi elle n'était pas intervenue dans la situation que nous venions tous de vivre?
Agathe: Je voulais voir jusqu'où Jojo allait aller.

Si notre "super-éducatrice" avait anticipé préventivement sur ce qui pouvait ensuite se passer  elle pouvait éviter une réaction collective.
 En intervenant elle pouvait empêcher un règlement de compte contre  Jojo ...
Je compris  plus tard qu'elle en était tout à fait consciente et qu'elle avait anticipé pour que se produise ..une sorte de lynchage ...
"Quand on laisse faire Jojo tout le groupe lui tombe dessus ensuite"...m'avouera Agathe..
Elle était donc consciente qu'en n'agissant pas il  faudrait plus tard faire face à des violences entre les personnes...
Voulait-elle que ma nuit soit agitée?
Dans ce cas..."mauvaise pioche"".... car cette nuit là fut tout à fait calme.
C'est ma collègue qui faisait la nuit suivante quand le règlement de compte eut lieu.

Un conflit ça s'anticipe...
Nous ne sommes pas employés pour satisfaire notre égo et manipuler les personnes dans de sombres desseins mais pour nous mettre au service des personnes... pour leur permettre d'accéder à un mieux être ...
Quand on parle de "toute puissance" chez les  personnes accueillies, celle de certains encadrants est parfois beaucoup plus perverse...

.La vie....quoi ... chez les "Bisounours"....d'ailleurs moi aussi j'en suis un ....toujours du côté des plus faibles...
.



vendredi 21 mars 2014

Court circuit et glissement de poste




Tous les habitants du foyer sont couchés, il est un peu plus de  deux heures du "mat"... Mis à part Olivier qui ne dort pas la nuit et que je vois régulièrement déambuler pour aller fumer son "clope" toutes les deux heures (entre deux films visionnés sur sa télé ou 2 jeux vidéos), pas âme qui vive, mis à part moi qui "turbine".
Là je suis dans la cuisine... Au programme: nettoyage des plans de travail, vidage du lave vaisselle, rangement de la vaisselle, tri, rangement  dans le frigo , vidage des poubelles, changement des torchons et essuies mains, nettoyage des sols des parties communes, balayage plus lavage etc etc...

 Au début nous n'avions que la cuisine et le séjour salle à manger à nettoyer, maintenant on nous demande pratiquement de faire le boulot de l'agent d'entretien qui ne vient que deux fois par semaine.
Du coup  l'agent va chez les résidents et fait leur ménage (comme à l'hôtel)...alors que la logique pédagogique la plus adaptée voudrait que ce soient les collègues de jour de l'équipe éducative qui s'en chargent avec les résidents sous forme d'accompagnement  avec l'objectif de leur  permettre une meilleure autonomie...
Mais non....c'est ainsi...
Dernièrement la chef de service nous a mis un mot dans notre cahier de liaison, nous reprochant vertement que les parties communes n'étaient pas entretenues...particulièrement le bureau et la salle de réunion.
Qui a dit que le productivisme ça n'existait pas dans le social?

Là c'était le "pompon"...j'ai répondu très sèchement à cet ordre complètement "déplacé"...
Nous allons bel et bien vers un glissement de poste si nous ne réagissons pas.

Le problème c'est que d'une part nous ne sommes absolument pas formés pour
l'entretien des locaux (notre fonction est essentiellement relationnelle en continuité avec les mêmes objectifs éducatifs que l'équipe de jour , continuité du projet éducatif individuel,, sécurité des personnes, écoute, accompagnement nocturne: calmer les angoisses, maitrise et résolution de situation de crises, soulagement des malaises, soins de première nécessité avec mission de prévenir l'astreinte ou les services d'urgence en cas de besoin, absences des résidents anormale, intervention lors de mise en danger des résidents de leur fait ou  d'un élément extérieur, garantir la sécurité et la tranquillité du sommeil des personnes...etc etc)..
Cela peut paraître paradoxal mais nous ne sommes pas répertoriés comme personnel éducatif mais faisant partie des "service généraux".
 ...Nous ne sommes pas des agents d'entretien, en aucun cas... même s'il est indiqué dans nos contrats que nous avons quelques tâches d'entretien à accomplir en complément de notre "veille" (Quelques tâches (non définies) ça ne veut pas dire faire totalement autre chose  que ce pour lequel nous avons été formés et recrutés)

 D'autre part il avait été convenu dans de précédentes réunions que le bureau et la salle de réunion, essentiellement utilisés par l'équipe de jour, seraient nettoyés par ces derniers ou l'agent d'entretien...

Pour l'instant j'en suis à ranger la vaisselle et sous mon nez se dégage une forte odeur de "cramé"...

En baissant la tête je vois de la fumée qui s'échappe de la cafetière.
 L'interrupteur est pourtant éteint...
...???...
Je débranche aussitôt la prise électrique et observe "l'engin": le socle est plein d'un liquide noirâtre nauséabond, des restes de café stockés apparemment dans les parties électriques  de la machine...

Super!

Illico je la nettoie et refusant de prendre des risques de court circuit, je la remise dans la réserve...

 Ce matin résidents et éducs auront du café soluble au petit déj.

La fin de la nuit se déroule sans incident majeur.
J'ai encore une nuit à faire et ainsi après une journée de sommeil (eh oui.. nous dormons la journée!), je reprends mon service...
Quelle stupéfaction lorsque je vois en début de soirée la cafetière à nouveau réapparue à sa place habituelle dans la cuisine..pas un mot pas d'échange sur le sujet...ni avertissement en direction des résidents sur le risque de court circuit s'ils renversent de l'eau ou du café sur les parties électriques
Sympa!

Elle fonctionne cette cafetière parce que je l'avais nettoyée et mise à sécher dans la réserve et qu'elle  est restée inutilisée pendant assez longtemps pour ne plus occasionner de danger...


Pour conclure positivement: une des éducatrices à mis à l'ordre du jour de la prochaine réunion: "les risques  à mettre trop d'eau ou de café dans la machine "....

vendredi 14 mars 2014

Bonne route Jojo






Jojo arrive sur le collectif il est  complètement "pété"...on ne pige pas un traitre mot de ce qu'il essaie de dire..
- Jojo tu ne peux pas venir sur le collectif là... tu le sais
- GMooooiiiiipeeeeeepllluuuuuuuugmphhhhhhtaaaaggguuuueuuu

La consigne quand il est comme ça c'est qu'il reste chez lui.
Il possède un petit appartement tout prêt du foyer...
Jojo est plutôt porté sur le sexe et parfois ça dérape... Son principal problème c'est l'alcool qui très rapidement le rend totalement dyslexique et violent lorsqu'il est en état d'ébriété avancée..
On ne comprend vraiment pas un mot de ce qu'il essaie de bredouiller...

Abandonné plus ou moins par sa famille, Jojo s'était retrouvé à la rue dès l'adolescence...
Pas vraiment de maladie mentale chez lui mais une forte déficience intellectuelle disaient les psy....
C'est la classification actuelle: "déficient intellectuel" ..
Autrefois on les nommait "débiles"...
Il y avait trois catégories: débiles légers, moyens et profonds...
Ah on ne prenait pas de gants à l'époque!
Déficient ça fait plus joli...non,vous ne trouvez pas?
Il y a apparemment moins de mépris dans la formulation...c'est plus vague...plus compatissant...

Mais les regards et comportements à leur égard eux n'ont pas beaucoup changé.
Ils sont bien souvent méprisants, "infantilisants", condescendants, ironiques, hypocrites.....

Jojo a un savoir faire tout particulier pour embobiner son entourage, pour arriver à ses fins, tester les intervenants et déjouer les  stratégies éducatives qui lui déplaisent ...

Il sait se rendre filou quand il le veut..
Il en a vu de rudes  le Jojo dans la rue, abandonné à lui même en pleine adolescence puis arrêté  et placé il fut trimballé de foyers en foyers, il a exercé des tas de boulots plus ou moins pénibles...

Eh oui c'est tellement facile de leur donner des travaux que personne d'autre ne veut faire...

Pour Jojo...pas de problème c'est un "dur à cuire" et la valeur travail n'est pas pour lui un vain mot...

Même les lendemains de "cuite" mémorables,  il allait travailler.

Il a même réussi à fonder un foyer et eut un enfant mais le couple n'a pas tenu car lorsqu'il était ivre Jojo se montrait parfois violent....
L'enfant fut retiré et placé lui aussi.
L'ex-épouse de Jojo vivait également en "milieu protégé" ...
J'ai commencé cette note au présent maintenant j'en parle au passé..
C'est parce qu'il est parti "l'affreux" Jojo finit le boulot qui abruti...pour lui maintenant c'est grandes vacances tous les jours...vive la retraite... mais pour combien de temps , la vie l'a tellement abimé
J'avoue avoir tissé avec lui au fil du temps des liens (professionnels et humains) intéressants car Jojo  finalement est attachant et sympa malgré ses travers parfois envahissants

....
Maintenant Jojo est en famille d'accueil et nous n'avons pas eu de nouvelles depuis un bon moment.
Que de moments de franche rigolade nous avons eu, de vraies et sincères discussions ...

Un jour...c'était au tout début de l'ouverture du foyer, il était environ six heures et les résidents prenaient leur petit déj.  entre eux tranquillement dans la cuisine...Jojo arriva dans le bureau où j'étais en train d'appeler une autre personne au tel pour la réveiller...

- Il y a Lionel qui vient d'envoyer et de cracher du café sur tout le monde...c'est dégueulasse...il en a foutu partout!

Effectivement Lionel avait recraché tout le café qu'il avait dans la bouche et inondé la table de café...

J'avais bien vu l'oeil de Jojo qui "frisait " mais je n'en tirai pour le moment aucune conclusion..il fallait gérer la situation...ce que je fis.

La même chose se reproduisit plusieurs autres matins dans les mêmes circonstances ou presque...

En fait c'était juste Jojo qui, pour s'amuser, faisait volontairement rire Lionel pour le faire cracher ce qu'il avait dans la bouche...
Déficient intellectuel peut-être mais pas si stupide que ça ...Jojo et bien d'autres sont capables de construction mentale, voire de ""magouilles" parfois....

Je vous ai dit que le problème principal pour Jojo c'était son addiction à l'alcool.

Il envisagea un sevrage...soutenu par l'équipe et son médecin.
Volontaire, courageux et opiniâtre sont les principales qualités du "phénomène".

Croyez-le ou non mais il cessa de boire du jour au lendemain.

Il eût quelques rechutes quand il allait mal mais de plus en plus rarement...


Aujourd'hui je ne sais pas ce qu'il en est car, je vous l'ai dit nous n'avons plus aucune nouvelle.


A t'il enfin trouvé le bonheur dans sa nouvelle famille?
En tout cas je lui souhaite sincèrement....

Bonne route Jojo!

PS: Enfin nous avons eu des nouvelles de Jojo, mais c'est un peu tard.

Hélas Jojo est décédé en Juin 2015 d'un arrêt cardiaque. 

Il a été incinéré auprès de sa famille.

 Que ses cendres reposent en paix. 

Ceux qui t'ont connu et apprécié tes côtés positifs ne t'oublient pas, Jojo. 

Adieu Jojo.

mercredi 12 février 2014

Décidément Babette n'en fait qu'à sa tête.(2)..




Babette raconte tout et sur tous les sujets, sans limite et bien souvent avec elle tout se ramène finalement au sexe et à son intimité qu'elle raconte dans les détails en « long et en large » .

Je vous avais dit qu'elle n'est pas discrète et le problème avec son handicap c'est qu'elle n'a aucune limite dans le langage et dans certains de ses actes.
 Heureusement elle possède des éléments intellectuels de défense de dernière minute.
Hélas cela s'est avéré insuffisant dans le passé car elle s'est fait violer plusieurs fois
 Une fois, un couple aisé (semble t'il) habitant les beaux quartiers l'avait emmenée chez eux soit disant pour faire la fête mais surtout avec l'objectif de "partouzer".
Elle ignorait qu'elle allait servir de « victime » pour leurs jeux.
Ils l'attachèrent nue au plafond de leur grenier au dessus d'un superbe tapis de valeur.
Pour se sortir de ce mauvais pas mais surtout guidée par la peur Babette libéra d'un coup tout ses sphincters sur le bel ouvrage et pour finir en guise de dessert se mit à vomir à plein jet ..
 En colère ses hôtes la détachèrent et la flanquèrent à la porte.

Une autre fois elle tombe sur une bande de jeunes du quartier qui lui déclarent tout de go :« on va te violer »
 Elle leur répond texto avec une totale sincérité  : «  je ne suis pas contre mais j'ai une grave maladie de peau extrèmement contagieuse ».
 Ils se rattrapèrent en disant qu'ils plaisantaient et s'éloignèrent assez rapidement.
 Quand elle se sent en danger elle a désormais suffisamment de ressources pour   trouver des mots qui la sauveront (mais jusqu'à quand?) et ainsi prendre la poudre d'escampette .
 Babette parle à tout le monde, dans la rue, les transports en communs dans tous les lieux où elle va, monte dans des véhicules inconnus arrêtés aux feux rouges ou à un stop...elle se met systématiquement en danger.
C'est la principale raison de sa venue au foyer, elle a besoin d'être protégée  des personnes malveillantes mais surtout d'elle même.
 Le comportement de B. effraie, révulse les personnes qui l'ont en charge particulièrement certaines éducatrices
 Paulette (AMP) ne la supporte absolument pas et pas seulement pour cette raison.
Babette donne des avis critiques en permanence sur les actions des éducateurs ainsi que celles des résidents, se mêle à toutes les conversations y compris dans la rue.
 Son débit verbal est totalement « désorganisé » .
 Elle est souvent envahissante par son discours qui saute en permanence (comme on dit) du « coq à l'âne »
 La plupart des collègues de jour n'ont pas la patience de l'écouter longuement car il faut bien le dire malgré ses nombreuses capacités au bout d'un moment elle « saoule grave » (comme disent les jeunes).

Moi même il me faut l'arrêter quand le quasi-monologue est trop long et fatigant surtout si elle doit se lever le lendemain pour aller travailler.
 Le fait que je prenne du temps avec B.n'a pas toujours été apprécié les premiers temps avec l'ancienne équipe.
 C'est pourtant vrai qu'elle n'en fait qu'à sa tête depuis son opération au cerveau(lymphome T) ...
 Depuis l'ablation de sa tumeur, sa tête ne fonctionne plus comme avant.

Pour parler cru «  c'est un vrai bordel la haut... » .

Sa mémoire bien que désordonnée fonctionne encore et ses capacités intellectuelles ne sont pas trop diminuées.
 Souvent elle me fait rire... par ses récits, les anecdotes de sa vie quotidienne et les situations saugrenues qu'elle provoque ou subit .
Je vous avais dit qu'avant sa maladie Babette avait fait deux ans de fac...donc pas de déficience intellectuelle majeure à l'origine chez elle.
Maintenant c'est la désorganisation totale dans sa tête(et cela semble hélas irréversible) accompagnée de régression globale probable.
 Ses symptômes les plus voyants : confusion mentale, éparpillement ; moment d'intense dépression, libido exacerbée et sans limite malgré un peu d'inhibition due à ses déconvenues et qui lui assurent un peu de protection mais pas toujours suffisamment.


Après l'époque de sa première année parmi nous, vis à vis de l'équipe, je parvins à rectifier le « tir » tant bien que mal en évitant de trop donner mon avis et en me conformant à la pédagogie « éducative » décidée, mettant de côté mes avis personnels et en appliquant le positionnement global de mes collègues. 

Je mis une certaine distance avec Babette.
  Désormais je l'interrompt ; en particulier quand elle me donne trop de détails anatomiques de ses multiples partenaires sexuels ainsi que la description précise de ses rapports et leur durée.
Je lui dis que je n'ai pas à entendre cela et que c'est son intimité qu'elle n'a pas à me le raconter.
Je l'accompagne mais ne suis pas son psy ni son ami ou son confident.

Un jour Babette me fit des propositions concrètes sous forme de plaisanterie...

Je lui répondis que je n'en avais pas le droit mais n'en parlais pas dans les transmissions écrites car les ragots allaient bon train pendant les réunions d'équipe.

Joseph(EJE) eut également droit aux avances de Babette.

Il travaille de jour et contrairement à moi assiste chaque semaine aux réunions .

Notre isolement peut bien souvent nous être négatif car bien des décisions, des interprétations concernant notre travail nocturne sont prises en notre absence et souvent sans que nous ne le sachions à postériori.

Voyant les autres parler beaucoup des confidences de Babette pendant mon service de nuit, Joseph se garda bien de dire aux collègues (en majorité femmes à l'époque)que B. lui avait fait des avances très explicites.

Vous vous souvenez, je vous avais parlé de (l'affreux) Jojo.
Eh bien au fil du temps passé au foyer ils se fréquentaient amicalement et Joseph les encourageait à se rapprocher... (Je pense aujourd'hui que c'est une erreur de sa part) 
Un jour Babette vint se plaindre de Jojo auprès des éducateurs :

« -Jojo a voulu me forcer à  pratiquer une fellation »

Aussitôt l'équipe décida qu'un entretien devait avoir lieu en présence de la chef de service...manifestement il y avait suspicion de tentative de viol... 
Ils se réveillaient un peu tard car si Agathe avait fait son travail de transmission correctement au début  du stage de Babette, il y a quelques années, l'équipe saurait qu'il y a eu un précédent significatif. (miraculeusement (pour Agathe) passé à la trappe ) .

 Il était un peu risqué selon moi de trop vouloir rapprocher ces deux là...

Toujours est-il que les entretiens nous apprirent qu'en fait Babette n'était, selon Jojo, pas d'accord sur le prix pour lui pratiquer une fellation....
"Cinq Euros ce n'est pas assez cher" lui aurait-elle dit.
Jojo lui aurait pris la tête et l'aurait rapprochée (par la force) de son sexe...

Elle  aurait résisté et aussitôt quitté le studio de Jojo
 Babette confirma les dires de Jojo.
 Avait-elle mis au point des "prestations sexuelles tarifées" avec Jojo (et peut-être, qui sait, avec d'autres résidents)?
 Il semblerait à priori que oui...en tout cas concernant Jojo!

Nous avions appris également que l'un des hommes qu'elle fréquentait à l'extérieur voulait la prostituer.
 Au fil du temps nous avons vu défiler les amants de Babette, autorisés pour certains à passer la nuit au foyer dans son studio.
 Elle larguait très vite  les plus gentils mais gardait paradoxalement des relations avec les plus malveillants.
 Babette est sujette fréquemment à des malaises d'inégale importance. Les neurologues et psy ne savent pas dire s'il s'agit d'épilepsie mais ça y ressemble parfois.
Elle sait dans certaines circonstances mettre ces troubles  à son profit .
Un jour  elle a rendez-vous chez  un  psy dans une ville située à un peu plus d'une soixantaine de kilomètres du foyer. Lors d'un contrôle dans le train elle se rend compte qu'elle n'a pas avec elle son titre de transport: illico elle simule un malaise, se retrouve aux urgences et finalement se fait reconduire au foyer par une ambulance.
Si sa tête semble chaotique, son studio et son environnement le sont encore plus.
Chaque semaine elle a besoin d'être accompagnée pour  mettre un peu d'ordre dans ses affaires personnelles. 

Par exemple elle tient un objet à la main, le trouve soudain encombrant parce qu'elle ne se souvient plus de la raison pour laquelle elle l'a auprès d'elle, elle le laisse choir tout simplement sur le sol ou  le pose sur une chaise, une table ou un meuble puis l'oublie .
Son expression verbale est souvent chaotique et ses actes de la vie quotidienne le sont tout autant.
En relisant cette note et tout en l'écrivant, je me rends compte que j'en ai tellement à raconter à propos de Babette qu'il me faudra écrire une autre note la concernant.

Enfin si B. n'a plus toute sa tête, elle nous interpelle en permanence  dans notre rapport au monde en particulier par son dynamisme et sa  détermination à vouloir profiter de la vie malgré tout.
Moments de franche rigolade que nous partageons ensemble mais bien souvent inquiétude au quotidien....

Dorothée Fétoumieux ma collègue, qui travaille quand je me repose (et vice et versa) me disait au tel., tandis que chez moi(*) j'écrivais une note...... qu'une nuit alors que Dorothée exécutait dans la cuisine les nombreuses tâches d'entretien qu'on veut nous imposer, n'a pas entendu Babette qui à appelé à l'aide parce qu'elle venait d'avoir un malaise... 
C'est seulement lorsque cette dernière a repris ses esprits qu'elle a pu l'appeler au tel.
Impossible d'être véritablement opérationnels si l'on n'est pas totalement disponibles pour les résidents.
C'est pour cela principalement que nous sommes employés et non pas pour permettre à Madame "Dominique Vertèbre"(*) et compagnie de faire des économies de personnel "sur le dos des résidents" au détriment de la sécurité des personnes ...je ne cesserai de le répéter...(...jusqu'au jour où un grave "pépin surviendra" qui remettra un tas de choses en question).
Quatre ans que nous nous bagarrons avec Dorothée pour faire comprendre à nos "cadres" qu'il faut changer....
Pour finir: heureusement Babette a pu s'endormir grâce à Dorothée Fétoumieux qui  l'a prise en charge... mais seulement après coup et heureusement que ce ne fut pas un malaise plus grave.

Sommes nous employés pour prendre en charge des personnes en difficulté avec les moyens indispensables et le sérieux que cela implique ou juste là ("Madame Vertèbre") pour justifier "un bizness"  économiquement rentable?...
 Un grand merci à Anne Vanderlove pour "La petite musique" et ses merveilleuses chansons qui m'accompagnent depuis des lustres.
(*):
( Eh oui je n'écris pas quand je suis au travail...pas vraiment le temps...ni la disponibilité pour ça... n'en déplaise à nos chefs de service, Gonzague, Nadine et à notre directrice Madame "Dominique Vertèbre")